Vers quoi le développement fulgurant actuel des technologies et biotechnologies va-t-il mener la race humaine ? Les instances de bioéthiques seront-elles encore en mesure de refréner les ardeurs des chercheurs et de ceux qui militent pour l’application sans limites aux résultats de leurs travaux? Le Docteur Laurent Alexandre a situé sur la question dans une récente interview au magazine français Capital. Alors, inquiétant ou pas ? A lire absolument !

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Le docteur Laurent Alexandre assure que le développement des nanotechnologies est destiné à permettre à Google de prendre le contrôle de l’humanité. Ph. migrosmagzine.ch.

Chirurgien-urologue, président de la société DNAVision et auteur de «La Mort de la mort» (Editions JC Lattès), Laurent Alexandre décrypte les projets de Google dans le domaine des NBIC (nano-technologies, biotechnologies, intelligence artificielle et sciences du cerveau).

Google prépare-t-il vraiment l’homme du futur ?

Oui, ses dirigeants veulent changer le monde et l’humanité. En quelques années, ils ont racheté ou créé un grand nombre de sociétés du secteur des NBIC (nano technologies, biotechnologies, intelligence artificielle et sciences du cerveau), comme DeepMind, Boston Dynamics ou Calico. A l’horizon 2035, ils ambitionnent d’allonger l’espérance de vie de vingt ans. Ce qui serait une révolution philosophique, puisque cela signifierait qu’on ne se rapprocherait pas de notre mort d’ici à 2035. Ils ont débauché de hauts responsables de grands laboratoires, notamment chez Roche, et des spécialistes du vieillissement. Ils ont aussi confié leur programme d’intelligence artificielle à Ray Kurzweil, le chef de file du courant transhumaniste.

Qu’est-ce que le transhumanisme ?

C’est le fait d’utiliser toutes les NBIC pour tuer la mort et augmenter les capacités intellectuelles de l’homme, puis d’interfacer notre cerveau avec l’intelligence artificielle. Les transhumanistes étaient des rigolos new age que personne ne prenait au sérieux, jusqu’à ce que les industriels récupèrent leurs idées. C’est une forme de religion technologique. Kurzweil a d’ailleurs créé une école prosélyte en Californie, la Singularity University. Elle forme les spécialistes des NBIC et véhicule cette idéologie. Elle est financée par Google.

Concrètement, comment Google compte-t-il s’y prendre pour allonger l’espérance de vie ?

Ils n’ont pas encore dévoilé leur stratégie. Le sujet est en friche car l’industrie pharmaceutique et la médecine ne se sont jamais préoccupées de retarder la mort indépendamment des maladies. Mais Google pourrait par exemple exploiter les travaux réalisés récemment sur des animaux: des chercheurs de Harvard ont transfusé du sang de jeune souris dans l’organisme de souris plus âgées. Ils sont ainsi parvenus à refabriquer des neurones dans le cerveau de ces dernières, à réactiver les cellules souches et à rajeunir le fonctionnement cellulaire. On constate donc que le vieillissement est réversible. Bien sûr, ce sera beaucoup plus complexe à réaliser sur les êtres humains. Mais la nouveauté est que cela paraît possible. L’inversion du vieillissement permettra parallèlement de lutter contre les maladies qui lui sont directement liées, comme Parkinson. Le premier homme qui vivra mille ans est déjà né.

Devrons-nous vivre en connexion avec des machines ?

En effet. Fabriquer de nouveaux neurones dans une boîte crânienne limitée imposera peut-être d’effacer certains souvenirs. D’où l’idée de Google de télécharger le cerveau sur des circuits intégrés et de l’interfacer avec l’intelligence artificielle. Selon son directeur du développement, on installera demain des implants intracrâniens. Ils nous apporteront par exemple des réponses aux questions avant qu’on se les pose. Ce type d’implants existe déjà pour les victimes de troubles psychiatriques ou de la maladie de Parkinson. Ils créent des impulsions qui permettent de redémarrer certains circuits neuronaux défectueux. Faire passer une idée dans le cerveau est plus ambitieux. Il faudra poser des implants nanométriques sur chaque neurone. Les NBIC permettront sans doute d’y parvenir.

L’intelligence artificielle ne risque-t-elle pas de nous dépasser ?

Kurzweil prévoit qu’elle dépassera l’intelligence humaine en 2029 et qu’en 2045 elle sera 1 milliard de fois plus puissante que les 8 milliards de cerveaux humains réunis. Les ordinateurs battent déjà nos champions d’échecs depuis longtemps. On vient aussi de démontrer qu’un logiciel expert réalise de meilleurs recrutements qu’un spécialiste de ressources humaines. La nouveauté est qu’on envisage maintenant une conscience artificielle douée de libre arbitre, capable de penser elle-même, sans support biologique. Pour l’affronter, l’homme sera sans doute tenté d’accroître ses propres capacités. Il va y avoir un combat entre le silicium et le neurone.

Ce combat est perdu d’avance…

Pas forcément. Notamment si vous dopez le neurone et le sélectionnez. La génétique représente deux tiers de nos capacités intellectuelles. C’est triste, mais l’éducation et l’école n’en sont responsables que pour un tiers. Demain, on pourra sélectionner les embryons dotés d’un fort potentiel intellectuel. Les Chinois ont déjà commencé à séquencer le génome des surdoués pour identifier les variantes génétiques de l’intelligence. Cela heurte nos valeurs humanistes, mais pourra-t-on résister?

Faut-il forcément s’inquiéter de ces avancées ?

Tous ces projets modifient clairement l’humanité. Cela implique de signer un pacte faustien avec les technologies NBIC. L’immortalité a un prix. Le célèbre physicien britannique Stephen Hawking et le fondateur de Microsoft, Bill Gates, s’inquiètent du développement de l’intelligence artificielle. Même le fondateur de DeepMind, la filiale de Google, a admis qu’elle pourrait un jour décider de nous exterminer. Songez aussi que, demain, la justice d’un pays pourra exiger de lire notre cerveau pour contrôler les images auxquelles nous pensons… On doit au moins s’interroger. Au XXIe siècle, le débat gauche-droite fera d’ailleurs place à une opposition entre les transhumanistes, qui voudront vivre plusieurs siècles en étant biologiquement modifiés, et les bioconservateurs.

Mais ne faut-il pas déjà stopper Google ?

Peut-être pas maintenant. Mais si demain cette société devient le leader mondial de la robotique, de l’informatique, de l’intelligence artificielle et de la lutte contre la mort, elle aura alors un pouvoir considérable. Il serait alors logique de la démanteler, quel que soit son talent.

Google n’a pas de concurrent dans ce domaine ?

Pas vraiment. Apple va sans doute développer de plus en plus d’applications dans la santé, mais ils sont dans une stratégie de business traditionnelle. Ses dirigeants ne sont pas mus, comme ceux de Google, par l’idéologie transhumaniste. Ces derniers sont plus proches du Vatican que du Nasdaq.

Et la France? Pouvons-nous lutter sur ce secteur des NBIC ?

L’Europe est larguée. Nous avons de petites start-up, mais l’épicentre des NBIC est bien en Californie. Et à un degré moindre en Corée du Sud et en Chine. En France, c’est pire, et notre énarchie en est largement responsable. Je le sais d’autant mieux que j’ai fait l’ENA! Nos élites sont technophobes, obsédées par Florange et Petroplus. Elles ne voient pas venir le danger majeur du déclassement de notre pays.

Source : Capital.fr